vendredi 26 octobre 2012

La libre parole


 Alors…On Blasphème ! (1)      


Octave : Ecoute ça, mon vieux Jules, je viens d'apprendre qu'une radio veut lancer une "fatwa" contre les animateurs qui réalisent ses émissions et qui exposeraient à l'antenne des critiques d'auditeurs. On leur a reproché un tel exercice "qui ne devrait plus jamais se reproduire sur ses ondes". En effet, certains auditeurs regrettent la suppression de ce qu'ils considèrent comme de bonnes émissions. De même ils n’apprécient pas qu’elles soient remplacées par des bandes musicales jugées insipides. Si leurs critiques sont relayées à l'antenne, cette radio les considère comme une sorte de blasphème nuisant à sa réputation et  désacralisant "son infaillibilité ".

Jules : Dis donc, Octave, tu ne crois pas que tu exagères ? Je sais bien que la mode est au blasphème, qu’il faut ménager les religions, notamment celle du prophète Mahomet, sous peine d’être taxé d’«islamophobe », mais aller jusqu’à « ménager » la liberté d’expression, ça me semble un peu gros ! Alors, après les « islamophobes », on aurait les «liberto phobes» ?  Et d’abord, qu’est ce que c’est que cette Radio dont tu me parles ? Quel est son nom ?

Octave : Tu sais, Jules, moi j’écoute beaucoup de ces petites Radios libres sur la bande FM. J’ai pas bien retenu le nom. Mon ami qui m’a informé, m’a parlé de... euh... radio... euh... libdetaire il me semble, qui dépendrait...heu... de la fédération.... heu...Anarchiite. Mais, bien entendu, je n’en ai pas cru un mot et tout ceci est à vérifier.

Jules : Tu dois confondre, Octave ; impossible que ce soit une radio anarchiste, radio libertaire par exemple. Ce que tu me dis m’étonne ! Cette radio est un espace de liberté et non de censure ! Car, être anarchiste, c’est non seulement accepter, la contradiction, la controverse, la critique, mais c’est les provoquer pour en débattre. Alors, évoquer et commenter les regrets des auditeurs, lorsqu’une émission disparaît, et approuver ou non leurs critiques, en argumentant, tout cela fait partie des responsabilités de tout animateur dans n’importe quelle radio.

Octave : Bien sûr, d’autant que, sur mes radios libres préférées les auditeurs sont invités régulièrement à donner leur opinion sur ce qui se dit ou se fait. Alors, estimer qu’aucune critique ne doit passer à l’antenne, censurer le contenu de cet échange avec les auditeurs, ne s’accorde guère avec l’affirmation que ces radios libres, telle Radio, libertaire ou toute autre, sont un lieu de liberté rare dans le Monde.

Jules : Oui, c’est bien pour ces raisons qu’il me paraît difficile d’accepter l’idée qu’il puisse s’agir d’une radio anarchiste. A moins que cette mesure de censure soit simplement le fait de  superviseurs qui en ont fait une divinité infaillible et intouchable, et qu’ils prétendent, ainsi, au rôle de « Gardiens du Temple ». De ce fait, ils considèrent tout commentaire critique comme une sorte de « blasphème » les visant personnellement.

Octave : C’est peut être la raison de leur comportement, Jules, mais cela n’explique pas un comportement qui implique une forme de négligence de l’idéal anarchiste  et des valeurs qui le soutiennent. Peut on faire fi de la liberté d’expression et s’écrier attention : Faisons silence ! Des oreilles ennemies nous écoutent ? ! Une autre hypothèse est la difficulté à interpréter certaines critiques d’auditeurs sans gommer leur humour. Ils ont certainement oublié l’ode à l’Ironie de Pierre Joseph Proudhon qui écrivait : « Ironie, vraie liberté !.. c’est toi qui me délivre de l’ambition du pouvoir, de la servitude des partis, du respect de la routine, du pédantisme de la science, de l’admiration des grands personnages, des mystifications de la politique, du fanatisme des réformateurs, de la superstition de ce grand univers, et de l’adoration de moi-même... ».

Jules : C’est vrai, le sérieux sans le regard sur soi même et l’absence de doute, ce que Céline appelait « être sanglé dans sa substance »  cela n’est pas nouveau. Déjà Brassens se moquait des  libertaires trop rigides. A l‘époque, ce sont les préposés au journal  Le Libertaire qui refusaient de faire paraître sa correspondance drôlatique avec son ami philosophe, Toussenot, dont il disait : «  Ce con m’oblige à être intelligent. » C’est d’ailleurs, missive après missive, le principal reproche qu’il lui fait, en forme de compliment détourné, bien sûr. Le Libertaire refuse ses articles ? Normal, écrit Brassens : un glossaire d’idioties ne saurait admettre  de faire appel à des hommes dont les facultés intellectuelles ne sont pas en froid avec la subtilité.

Octave : Mais, Jules, même sans humour, on peut éviter de censurer les paroles qui vous déplaisent. George Orwell écrivait : « Parler de liberté n'a de sens qu'à condition que ce soit la liberté de dire aux gens ce qu'ils n'ont pas envie d'entendre. » Comme je le disais, la mode est à la condamnation du blasphème y compris s’il prend la forme d’une simple critique sur les idées ou les comportements. La «Liberto Phobie» est en marche.

Jules : Rappelles toi, Octave, que pour un « analphabète secondaire » selon la formule de Hans Magnus Enzensberger (2), l’exercice du pouvoir prend toutes sortes de formes : la censure, l’excommunication, l’expulsion de ceux qui ne pensent pas pareil. Difficile d’admettre que, dans une radio libre, se trouvent des analphabètes qui agissent ainsi. Camus, dans un Manifeste censuré,  écrit en 1939, à propos des obstacles à la liberté d’expression, qu’il en est qui sont difficiles à vaincre : « …Mais il faut convenir qu'il est des obstacles décourageants : la constance dans la sottise, la veulerie organisée, l'inintelligence agressive, et nous en passons …».
AZ Paris le 27 octobre 2012
 (1) Note : Ce Dialogue a lieu  entre deux auditeurs d’une radio associative « libre ».
Les deux auditeurs concernés par ce dialogue ont choisi les prénoms de Vallès, Jules, et de Mirbeau, Octave.
(2) Médiocrité et folie, Gallimard 1991.

Octave
Jules
   

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